Le nombre de formations en secourisme tactique, TECC, TCCC etc. pullule sur le net et les réseaux sociaux. Le nombre d’acteurs dans le secteur ne cesse de croitre avec pour contenu, du bon et du –vraiment– moins bon. Sur un sujet aussi sérieux que celui du secourisme, la transmission de mauvaises informations peut avoir des conséquences dramatiques lors d’une action de secours. D’autant plus si celle ci, se déroule dans un contexte sécuritaire dégradé.
Certains acteurs n’hésitent pas à « inventer » des concepts farfelus afin de se démarquer, d’autres complexifient volontairement l’apprentissage pour le rendre plus « sexy« . Il m’a paru opportun de nommer cette catégorie de formateurs: Les NINJAS !
J’ai décidé aujourd’hui de vous proposer mon focus sur les dérives de notre secteur d’activités, et les conséquences que cela pourrait avoir sur l’apprenant.

Les référentiels ce n’est pas pour les chiens !
Comme le dit si bien le dicton : « Arrêter de se former, c’est commencer à crever ». Cette philosophie, qui m’anime depuis le début de mon activité il y a 23 ans (déjà), m’a amené à participer à un très grand nombre de formations, dans plusieurs domaines complémentaires. Et malgré le fait que je sois devenu moi-même formateur depuis 2015, je n’ai jamais cessé de me « mettre à jour », en participant à des formations en qualité de stagiaire, en maintenant une veille permanente sur les avancées du secteur, etc.
La colonne vertébrale d’un formateur, surtout en secourisme, ce sont les référentiels et les recommandations venant en complément. Un référentiel est un document cadrant l’action de formation en y établissant une liste de compétences à acquérir, déclinée en objectifs. Ce document détaille ensuite les savoirs et savoir-faire à maîtriser afin de valider les compétences visées, mais aussi les moyens pédagogiques nécessaires pour faire acquérir ces compétences et les critères d’évaluation afin de les valider.
Sortir de ce cadre, c’est prendre le -gros- risque de donner des informations soit fausses, soit dangereuses pour la victime et le secouriste, pouvant même engager la responsabilité juridique de l’intervenant !
Pour le secourisme en France, les référentiels et recommandations sont édités par le ministère de l’intérieur. En ce qui concerne le secourisme tactique, un organisme fait consensus et est figure d’autorité dans le domaine, c’est le Co-Tecc. Vous trouverez leurs « Guidelines » ici.
Pourtant, force est de constater que nombre de « formateurs » n’hésitent pas à vouloir réinventer la roue, en créant, inventant, et modifiant des techniques hors de tout cadre, dans le seul objectif de se démarquer et de conquérir des parts de marché. D’autres le font dans le but de flatter leur égo surdimensionné, d’autres encore par simple ignorance et par carences techniques, mais c’est un autre sujet.
C’est ainsi que nous voyons passer ici et là certains gestes qui feraient hérisser les poils de n’importe quel professionnel de santé. Comme la pose d’un collier cervical, seul, sans maintien de tête, soi-disant avec une « technique » permettant à celle-ci de ne pas bouger. D’autres encouragent, par des techniques de ninjas, une extraction de victime par un civil, sous le feu direct d’un assaillant ! J’ai encore vu d’autres enseignements inadaptés où certains déclarent qu’il est possible d’improviser un garrot tourniquet avec un pansement compressif de type israélien… élastique par nature. Je ne parle pas ici des procédures tout droit sorties de leur imagination, des « algorithmes » farfelus et autres tentatives d’adaptation peu ou mal adaptées.
Évidemment, les évolutions matérielles, techniques et technologiques imposent une révision très régulière des référentiels et autres « guidelines ». Mais cela passe par un processus d’études cliniques, basé sur des données tangibles, couplé aux retours d’expérience des différents acteurs de terrain. Une simple observation personnelle du formateur ne permet pas de faire autorité.

Complexifier le geste, frime vs efficacité.
Autre dérive excessivement répandue chez les Ninjas du secours tactique : la complexification des gestes techniques. Il suffit de voir quelques vidéos sur YouTube ou de « scroller » sur Instagram pour illustrer mon propos. Il n’est vraiment pas rare de tomber sur des influ-formateurs démontrant des techniques tout droit sorties de films d’action, qui sont, sans surprise, irréalisables dans une véritable action de secours.
J’ai également eu l’occasion de voir de mes yeux, en stage, certains formateurs faire des cabrioles sur une victime pour réaliser un dégagement d’urgence (oui, oui !). Un simple « pick and run » aurait suffi, mais non… J’ai pu également voir certains gestes, plutôt simples, être complexifiés à outrance, notamment sur la pose du garrot tourniquet ou du pansement compressif. Même la PLS devenait un geste technique complexe, alors qu’un enfant de 6 ans serait logiquement capable de l’appliquer. Elle a d’ailleurs été conçue pour…
Toute cette complexité nuit gravement à l’efficacité de l’apprentissage. Plus il y aura de paramètres parasites dans la manœuvre, plus l’apprenant aura des difficultés à l’assimiler, puis à le restituer. Simple, basique.
Un geste technique, pour être efficace, doit être simple, s’articuler autour de points clés afin d’atteindre un résultat attendu. Le reste est de l’ordre du bullshit.
Les points clés et les résultats à atteindre sont justement décrits dans les recommandations, référentiels et « guidelines » (selon la formation proposée). En ajouter, c’est de facto être dans l’erreur.

Discours non adaptés au public cible (et incompétence technique)
Pour terminer ce focus sur les dérives rencontrées dans le TECC Business, je souhaitais aborder également le manque de cohérence entre le contenu proposé et le public présent lors de la session. C’est un problème qui est également récurrent et qui, à mon sens, est gravissime selon le discours tenu. En effet, cela s’accompagne très souvent d’une incompétence technique flagrante, pouvant avoir des conséquences catastrophiques pour les stagiaires.
J’ai pu voir de mes yeux des « formateurs » démontrer des techniques d’exsufflation à l’aiguille dans le traitement des pneumothorax sous tension, à un public civil, sans expérience de secourisme, aucun background type PSC, PSE, etc. Et pire encore, la technique était plus que mal réalisée par le « professionnel » (mauvais site d’entrée primaire), son explication de la pathologie était plus qu’étonnante (Un pneumothorax, c’est quand il y a un trou dans la poitrine et le poumon se met à gonfler… sic…), et cerise sur le dextro (oui, je sais), aucun élément relatif au diagnostic n’a été transmis !
C’est bien de vouloir aborder certains sujets, mais primo, il faut savoir de quoi l’on parle, secundo, suivre une suite logique permettant de comprendre la pathologie, la diagnostiquer, la traiter, et enfin faire le monitoring de la victime… Dans tous les cas, ce n’est pas à la portée immédiate du citoyen sauveteur qui n’est pas encore titulaire de son PSC… J’ajouterai également qu’effectuer un acte invasif, sans pouvoir expliquer le caractère exceptionnel de son application en raison d’une situation la justifiant par l’absolue nécessité, par un personnel non formé et non professionnel de santé, engage sa responsabilité pénale…

Les Ninjas sont partout ! (et comment s’en prémunir).
Oui, les Ninjas sont partout. Sur les réseaux, YouTube, Instagram, Facebook. Ils se targuent bien souvent d’une expérience militaire (réelle ou supposée, hein), mais très rarement d’une expérience dans le secours en zone à risque. Ont-ils même, ne serait-ce qu’une seule fois, réellement porté secours ? Ils sont généralement très imbus de leur personne, n’acceptent aucune critique, pensent détenir la vérité. Nous les trouvons parfois en activité pour de grands groupes, ce qui est plus inquiétant. Cela arrive en effet car les différentes directions des opérations ne connaissent pas le secteur et « font confiance » à un cursus militaire bien avéré. Cependant, le secours, c’est un métier, une spécialité…
Les référentiels ? La sécurité civile ? Les médecins ? Pour eux, c’est de la m**de en boîte. Eux savent…
Pour s’en prémunir, très souvent, il suffit de demander le parcours ainsi que les certifications et diplômes des formateurs. En général, ça donne déjà une bonne idée du background réel de l’intervenant. Autre indice : le formateur est-il entouré d’une équipe pluridisciplinaire qui permet d’avoir une approche exhaustive et pertinente du sujet abordé ? Est-il déclaré ? Possède-t-il un NDA (Numéro de Déclaration d’Activité délivré par la DREETS de son département) ? Autant de questions que je vous engage à poser avant de vous inscrire à une formation de ce type.

Quels sont les qualités d’un bon formateur en secours tactique ?
Tout d’abord, sur l’aspect pédagogique, il aura été formé à ce sujet de manière approfondie afin de comprendre les mécanismes d’apprentissage des adultes (andragogie).
Sur le plan technique, il aura pratiqué ce qu’il enseigne durant une période de temps significative, à titre principal et non accessoire. Il aura idéalement des certifications pouvant l’attester.
Sur le plan du savoir-être, il fera preuve d’humilité, se remettant sans cesse en question afin d’être au plus proche des différentes évolutions techniques, tactiques et technologiques. Son égo importera peu ; sa plus grande satisfaction sera la réussite de ses apprenants, les amenant d’un point A à un point B avec une évolution mesurable.
Le mot de la fin
Bien heureusement, il y a beaucoup de formateurs qui font un excellent travail, produisent des ouvrages de qualité, et propose du contenu pertinent. Il convient toutefois de rester prudent lorsque l’on souhaite se former afin de ne pas succomber au champs des sirènes des starlettes Instagram.
